Les étudiants réagissent partout en France concernant l’attaque de plusieurs de leurs droits, dont la principale révolte concerne les Aides Personnelles au Logement (APL), qui sont supprimées pour certains, baissées pour d’autres.
Qu’en est-il des réactions étudiantes locales ? Les lycéens font un travail formidable de blocus et sont majoritairement soutenus par leurs enseignants. On peut citer les cas du Lycée Nelson Mandela à Poitiers (Vienne) et du Lycée Jean Macé à Niort (Deux-Sèvres), qui ont subi ce mardi 29 septembre des violences policières intolérables. Et puis voici les étudiants de l’université de Poitiers, qui ont bloqué les bâtiments de langues et lettres (A3) et les deux bâtiments des sciences humaines et arts (A4 et l’Hôtel Fumé au centre-ville). De plus, une manifestation étudiante parcourant le campus jusqu’à Pont Neuf démarre à 13 h afin de rejoindre un autre cortège à 14 h. Et après ? Les syndicats leaders n’ont pas renouvelé une envie de rebloquer les bâtiments le lendemain, alors à quoi sert ce blocus ?
On peut justifier le blocus comme permettant aux étudiants de rejoindre la manifestation sans être pénalisés par les quitus de présence, cependant la réalité sur le terrain est tout autre : les mobilisés de l’Hôtel Fumé bloquent pour contrer le système. Plusieurs désaccords anecdotiques sont apparus : laisse-t-on les enseignants rentrer au sein de l’établissement afin de récupérer leurs papiers, discuter avec l’administration qui a pu rentrer avec l’aval des militants, ou coupe-t-on toute entrée et sortie ? Voilà tout le problème : les décisions sont prises par qui le veut bien, et les extrémistes (au sens intransigeant) donnent des leçons aux conciliants qui ne veulent pas de problèmes avec les enseignants. La plupart des professeurs comprennent les enjeux, la plupart des étudiants comprennent aussi les obligations des enseignants-chercheurs. Si au cours de ces blocus c’est la voix du plus fort, du plus charismatique, qui prime, quelle différence entre l’anarchie de ces blocus et la violence du capitalisme contre laquelle nous sommes tous réunis ? De plus, l’asociabilité du blocus est grande : on reste entre groupes d’amis, pas de liens qui se créent, on est tous là individuellement devant une cause collective. Il est regrettable que l’individualisme de la société ait autant impacté nos rapports sociaux, même au sein des mouvements sociaux. On doit naviguer entre les donneurs de leçons, les présumés héros, les silencieux (comme l’auteur) et les profiteurs. Mais voilà le résultat dans cette journée de mobilisation : les lycéens sont attaqués par les forces de l’ordre et le mouvement au sein de l’université s’essouffle déjà, parce qu’aucun cap clair n’est défini, qu’aucune conscience politique n’a été créée par les syndicats. Ils ne sont présents qu’en cas de crise, ceux-là : depuis la fin de la mobilisation contre la réforme budgétaire de début 2025 jusqu’à la crise des APL de cette rentrée 2026, les interventions militantes (préventions, éducation populaire) peuvent se compter sur les doigts d’une seule main. Quelle différence entre ces syndicats et les partis auxquels ils sont affiliés ? Aucune, ce sont des attrape-tout qui veulent grossir leurs rangs et financer les partis mères.
Attention, la cause est louable et se doit d’être soutenue, mais la direction que prend la mobilisation est d’une suffisance presque hautaine pour donner bonne conscience. Michel Foucault écrivait en 1977, à propos de Mai 68, que c’était un « grand mouvement […] Je n’ose pas dire révolution culturelle, mais sûrement une mobilisation culturelle. Irrécupérable politiquement : on sent bien qu’à aucun moment le problème pour eux ne changerait de nature si le gouvernement changeait. »* Aujourd’hui, toute action étudiante est récupérée politiquement, change de nature au bon vouloir des partis politiques et n’est en rien culturelle. Il faut rappeler que les étudiants ne sont pas une classe sociale : un étudiant précaire tient bien plus du chercheur d’emploi, alors qu’un étudiant bourgeois, non. Là est peut-être le fourvoiement des mouvements étudiants en France en ce XXIe siècle : nous ne sommes pas une classe, mais nous devons être ensemble pour nos droits, non pas contre les enseignants, dont le système ne les considère plus que nous, mais bien contre le gouvernement et la violence que l’État applique sur nous.
*« Une mobilisation culturelle », Le Nouvel Observateur, no 670 12-18 septembre 1977, p. 49.
